« Un atelier de femmes, c’est l’antichambre de Saint-Lazare. Marthe ne tarda pas à s’aguerrir aux conversations de ses compagnes ; courbées tout le jour sur le bol d’écailles, entre l’insufflation de deux perles, elles devisaient à perte de vue. A vrai dire, la conversation variait peu ; toujours elle roulait sur l’homme. Une telle vivait avec un monsieur très bien, recevait tant par mois, et toutes d’admirer son nouveau médaillon, ses bagues, ses boucles d’oreilles ; toutes de la jalouser et de pressurer leurs amants pour en avoir de semblables. Une fille est perdue dès qu’elle voit d’autres filles : les conversations des collégiens au Lycée ne sont rien près de celles des ouvrières ; l’atelier, c’est la pierre de touche des vertus, l’or y est rare, le cuivre abondant. Une fillette ne choppe pas, comme le disent les romanciers, par amour, par entraînement des sens, mais beaucoup par orgueil et un peu par curiosité. Marthe écoutait les exploits de ses amies, leurs doux et meurtriers combats, l’œil agrandi, la bouche brûlée de fièvre. Les autres riaient d’elle et l’avaient surnommée « la petite serine ». A les entendre, tous les hommes étaient parfaitement imbéciles ! Une telle s’était moquée de l’un d’eux, la veille au soir, et l’avait fait poser à un rendez-vous ; il n’en serait que plus affamé ; une autre faisait le malheur de son amant, qui l’aimait d’autant plus qu’elle lui était moins fidèle ; toutes trompaient leurs servants ou les faisaient toupiller comme des tontons, et toutes s’en faisaient gloire ! Marthe ne rougissait déjà plus des gravelures qu’elle entendait, elle rougissait de n’être pas à la hauteur de ses compagnes. Elle n’hésitait déjà plus à se donner, elle attendait une occasion propice. »

Marthe, II.

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